On peut débattre, mais n’essaye pas de me contredire !

Bon, aujourd’hui, une fois de plus, je me suis heurté à un problème récurrent typique du clash de la rencontre des sociétés québécoises et françaises. Débattre n’a pas la même signification ici et là-bas.
Sur un terrain de badminton, tout à l’heure, un de mes adversaire s’est tout a coup écrié qu’il en avait marre de servir de cible et qu’on devait jouer sur l’autre joueur. Ahem… Non il n’avait pas bu, il était sobre, simplement passablement énervé. Notre tactique marchait bien et on gagnait de précieux points. Lui n’aimait pas cela. Le score de la rencontre avait une importance puisque chaque joueur/équipe a des statistiques personnelles qui sont calculées en fonction de ces parties. Lui trouvait que je jouais trop compétitif et que j’aurais du jouer “plus loisir”, c’est à dire moins stratégique à l’entendre. Bref, je l’écoutais râler sur le terrain, calmement, et n’envisageais pas de lui répondre pendant la partie, à chaud. Une fois la partie terminée, achevée sur un score nul (une manche partout), je lui demandais de quoi il en retournait, m’intéressant aux raisons derrière sa rage passée. Ce que je voulais lui faire dire, c’est qu’il enrageait de nous voir utiliser une stratégique basique et efficace qui allait le mener vers une défaite probable. Je voulais l’emmener sur le terrain très glissant du “compétitif” opposé au “loisir”. Je savais qu’il voulait gagner, et qu’il n’avait donc pas du tout abandonné le coté compétitif, ni même l’espoir d’une victoire.
Bref, je l’écoute, intervenant pour relancer la discussion sur les thèmes qui je savais allaient l’amener à se contredire. Et ce ne fût pas long. Intelligent, il compris vite que le terrain était miné et conclue par le traditionnel :
Et cette attitude m’énèrve depuis le premier jour où j’ai essayé de débattre (à la française) en sol québécois. Je m’explique. S’il me donne son avis, c’est bien parce qu’il estime qu’il a de l’importance et que je me dois de l’écouter, non ? S’il pense ce qu’il dit, et que ce qu’il dit est raisonnable, il y a des chances que je trouve cela raisonnable aussi, non ? Étant doué de raison et non borné, si de notre discussion j’apprends quelque chose il y a des chances que cela influence mes réactions futures, non ? Donc, s’il me donne son avis c’est bien qu’il espère que cela va influencer directement ou pas ma conduite, non ? Pragmatiquement, en me donnant son avis il espérait que j’allais changer de tactique ce soir là, non ? Alors pourquoi est-ce toujours ainsi ? Pourquoi suis-je obligé d’écouter l’avis des autres et au moment de discuter du bien fondé des assertions avancées m’entendissé-je répondre : ton avis ne m’intéresse pas / tu ne parles que pour me faire changer d’avis / j’aime pas la chicane ?
C’est stupide ! Dans le cadre d’un débat d’idées, on discute toujours en espérant que ce qu’on dit à (au mieux) plus de sens que ce qu’on entend, et que l’autre ou les autres vont voir dans nos paroles un aspect du problème sous un angle nouveau, et/ou réaliser par notre démonstration que les arguments auquels ils se rattachent ne tiennent pas la route !
Soumettre (une chose en projet) à un examen contradictoire, en discuter en en examinant les différents aspects avec un ou plusieurs interlocuteurs
Si je ne peux écouter les paroles de quelqu’un et me prononcer, voire le confronter, sur un aspect de ce qu’il avance qui me chiffonne, alors on m’enlève tout esprit critique. Je DOIS douter de ce qu’on me dit. Je dois me convaincre que c’est vrai. Je ne fais qu’exercer mon doute méthodique (celui là même qui me vient sans doute de mes études en ethnologie). Et il n’y a rien de mal à cela. On ne DOIT pas croire tout ce qu’on nous raconte. On ne doit pas croire non plus que l’avis de l’autre est nécessairement l’expression de LA vérité, tout comme notre parole peut refléter sous l’analyse des autres de grandes contradictions. Ce n’est qu’en en parlant, en confrontant les avis, qu’on en arrive à dégager une vérité commune, un consensus. Sinon c’est un dialogue de sourds où la voix la plus forte l’emporte généralement.
Or ici le consensus tourne trop souvent autour de :
C’est quoi cette notion du “respect” galvaudée ? Je vais tolérer (ou “respecter” selon le vocable utilisé habituellement) d’entendre des conneries et ne rien dire en réaction ? Au nom de quoi ? La liberté d’expression ? Alors si j’entends un mec me parler de sa haine des noirs, des juifs et des femmes, je dois “respecter” son avis et ne pas tenter de lui faire comprendre que ce n’est qu’un putain de raciste, antisémite et misogyne ? Je dois juste me contenter de dire : “Ha ben c’est ton avis, moi je pense autrement” (et surtout pas “moi je pense que tu as tort”, il faut éviter la confrontation, ça serait manquer de “respect”…). Mon exemple est volontairement extrême ici. Mais finalement, dois-je réagir autrement quand on me rétorque qu’on n’est pas prêt à confronter ses certitudes au questionnement critique des autres ? Dois-je trouver ça normal d’entendre des choses qui écorchent mes oreilles et de me retenir de faire cesser celui qui les cause au nom du “respect” de son opinion ?
Si on m’enlève le “doute”, la liberté de me questionner et de tester les certitudes des autres, on m’enlève une chose de trop, on me baillonne, on me condamne au silence, à une mort intellectuelle certaine. Et j’ai déjà trop souvent l’impression de vivre dans un mouroir.




