Pour une fois parlons cuisine. Non pas recette, mais terminologie. J’adore parler terminologie, surtout en mangeant, sauf quand j’ai la bouche pleine. Bref, vendredi passé je suis allé gaspiller mon argent manger au Pacini (ils ont même pas un site web corporatif…). Un copain a pris un plat de pâtes (très original, comme nous tous il faut dire), et a accepté suite à la demande de la serveuse qu’il soit « gratiné ». Son plat arrive, et le dialogue suivant s’ensuit :
Moi : Ho ! Y’a du fromage dessus !
Lui : ben normal, c’est pour ça qu’il est plus cher !
Moi : Hein ? Elle t’a demandé si tu le voulais gratiné, c’est tout, pas si tu acceptais de payer plus cher pour un supplément de fromage !
Lui : (rigolant) Ben si, c’est évident puisque gratiné ça veut dire qu’il y a du fromage dessus !
Moi : Ben non, ça veut juste dire que c’est passé au four…
Lui : Mais non…
Moi : Mais si. Regarde, je rajoute du fromage sur mes pâtes, ben là tu vois, elles ne sont pas gratinées pour autant, ça prouve bien que c’est le passage au four qui fait le « gratiné », et non le fromage qu’on met dessus…
Une copine : Mais non…
Moi : M’enfin… Grmbl… Vous verrez bien.
Et là aujourd’hui je viens apporter la preuve que j’avais raison. J’en étais convaincu parce que dans mon coin, à Grenoble, on y fait une spécialité qui s’appelle le gratin dauphinois, et il n’y a de fromage ni dedans, ni dessus. Juste des patates et de la crème fraiche et/ou du lait. Mais, laissons la parole à notre bon Petit Robert :
Gratiné, ée adj. – 1829 ; de gratiner
1 ◊ Cuit au gratin. Soupe gratinée. Subst. UNE GRATINÉE : soupe à l’oignon gratinée au fromage.
2 ◊ Fig. et Fam. Extraordinaire, dans l’outrance et le ridicule. ⇒ Fadé. «un beau malentendu bien gratiné» (Perret).
Mais alors qu’est ce qu’un gratin ?
n.m. – 1564 : de gratter
1 ◊ vx Partie de certains mets qui s’attache et rissole au fond ou sur les parois du récipient dans lequel on l’a fait cuire, et qu’on ne détache qu’en grattant. ⇒ grattons, 3°.
2 ◊ (1811) Mod. Manière d’apprêter certains mets que l’on met au four et fait rissoler après les avoir recouverts de chapelure, de fromage rapé. Merlan, macaronis au gratin (⇒ gratinée). ◊ Par Ext. Croûte légère qui se forme à la surface d’un mets ainsi préparé ; le mêts lui-même. Un gratin au fromage. Gratin d’endives. Gratin dauphinois : plat composé de pommes de terre et de lait. — Plat à gratin.
(…)
Bon, là on dirait que ça se contredit, parce que ça dit qu’il faut de la chapelure ou du fromage rapé, puis plus loin on nous parle de gratin au fromage (un gratin avec du fromage, auquel on rajoute du fromage et qu’on fait gratiner ?), mais en fait on a déjà notre réponse. La question de départ était :
La serveuse : Est-ce que vous voulez vos pâtes gratinées ?
Cela revient à se demander s’il faut prendre le sens moderne ou le sens par extension du mot gratin. Le sens moderne a ses contradictions puisqu’il ne spécifie pas l’ingrédient ajouté au plat (on pourrait mettre de la chapelure sur les pâtes selon cette définition). En revanche, le sens par extension est étrangement sans équivoque. Il présente une méthode qui consisite à passer un plat au four pour obtenir une légère croute à la surface de ce dernier. Et c’est bien cela que la serveuse voulait faire payer. Elle utilise du fromage afin d’obtenir un effet gratiné. Elle fait payer la méthode. La preuve, on peut obtenir autant de fromage qu’on le souhaite sur nos pâtes, sans supplément aucun, pour autant que notre plat ne passe pas au four (fromage à volonté sur les tables). Donc ce qu’on paye c’est bien cet effet gratiné, et non le supplément de fromage qui a servi à l’obtenir. Donc, quand on parle de « gratiné » chez Pacini, on parle de la méthode de cuisson qui consiste à placer un plat au four, et c’est exactement ce que je disais au départ. CQFD ! M’enfin…