Les voyages rajeunissent. A voir tous mes amis vieillir, voir leurs enfants grandir, leur hypothèque diminuer, les entendre planifier l’achat d’une autre voiture, du landau du prochain, je me dis que je suis resté bien jeune en comparaison. A ne pas avoir de point fixe, on en vient à ne se fixer à rien de concret. Et je ressens encore que tout investissement financier et/ou familial qui m’attache à un lieu m’immobilise dans l’espace. Je me sens devenir un objet usuel dans mon environnement. Comme ces voisins de mes parents (malgré tout j’emploie le pluriel) que je suis habitué de voir, pour lesquels je peux établir l’ancienneté de leur installation au regard d’anecdotes personnelles : on avait telle voiture quand ils sont arrivés, a l’époque c’était untel qui habitait en face, ou une telle qui a divorcé qui a laissé l’appartement qu’ils occupent désormais, etc.
Bref, il y a encore en moi le sourd besoin de bouger, sans doute parce que je perçois mon propre vieillissement d’autant plus cruellement qu’il m’est reflété par celui de ceux qui m’entourent, qui meurent, qui naissent.
Le voyage ajoute cela de magique qu’il permet de redécouvrir ce qu’on croyait connaître par coeur avant de le quitter. Ceux qui auront vécu longtemps loin de leurs terres natales savent de quoi il en retourne. C’est un principe fondateur de l’ethnologie et de la psychanalyse : il faut d’abord étudier les autres pour en apprendre plus sur soi. Alors aujourd’hui je redécouvre une France qui m’étonne : ces chanteuses que je n’ai jamais vu venir, ces visages inconnus, ces routes transformées, ces modes étonnantes… Il faut passer finalement peu de temps hors de son pays (ou sa ville) pour en apprécier son perpétuel renouveau, pourtant ce dernier nous échappe alors qu’on reste des années aux premières loges pour l’observer. Avant, tout nous semblait trop lent, puis on revient, et notre rapport au temps est chamboulé. Aujourd’hui, je revois tous ces gens et ces lieux que j’avais quitté. Au travers de cette redécouverte, c’est surtout la rupture historique qui est intéressante. Elle créé un statut à part. On se parle comme si on se connaissant, pourtant on ne se connaît plus très bien, il en manque des bouts. Ce n’est pas comme si j’étais un étranger, on ne s’aborderait pas de la même manière, voire pas du tout. Ce n’est pas non plus comme si je n’étais jamais parti, car alors on n’aurait rien à sa dire. C’est nettement mieux que cela et j’espère que ça va durer encore longtemps.