Le téléphone arabe n’est pas un mythe.
Le voisin de palier de ma mère a fait un infarctus aujourd’hui. C’est un homme arabophone, mais il parle français aussi. Il a frappé à la porte de chez ma mère, affolé et pas très cohérent, demandant qu’elle contacte les services d’urgence. Déjà qu’en temps normal ma mère « comprend vite mais il faut lui expliquer longtemps », alors là, en situation d’urgence ça a eu des résultats imprévisibles. Entre autres celui de composer le 16. Je ne sais même pas où ça donne le 16. Tout le monde sait que c’est le 15 qu’il faut appeler. Sauf ma mère quand on la stresse.
Les secours sont arrivés et son voisin est maintenant à l’hôpital. J’espère qu’il va aller mieux. Je l’espère sincèrement parce que je me fais du souci pour sa femme. Elle ne parle pas le français. Ma mère a bien essayé de la traîner dans un cours d’alphabétisation, mais sa motivation ne s’est pas rendue jusque-là. Et pourtant, ça lui aurait été bien utile pour appeler les secours, comme aujourd’hui par exemple… D’elle on ne sait pas grand-chose, elle sort peu et vit recluse chez elle. Ça se comprend assez si on ne parle pas la langue des autochtones. C’est donc son mari qui s’occupe des relations avec le monde extérieur, et c’est aussi lui qui a un salaire. En gros, s’il décède, elle n’a plus de ressources et elle doit faire ses courses dans un pays où elle ne sait pas lire ce qu’elle achète. Je ne lui souhaite donc rien de tout cela, c’est le scénario du parfait cauchemar pour tout le monde.
Comme ma mère ne comprenait rien aux cris affolés de cette femme, et qu’elle ne pouvait pas non plus tenter de la rassurer, elle a eu le bon réflexe de descendre quelques étages voir des voisins qui – eux – parlent arabe. Et là elle a assisté à un exemple de solidarité comme on n’en voit guère. En moins de temps qu’il n’en a fallu pour le dire, les familles arabophones de notre allée étaient prévenues, certaines avaient dépêché sur place qui leur fille, qui le patriarche, les unes prenant soin de la femme en larme, la conduisant jusqu’à l’hôpital (elle n’a ni permis ni voiture), les autres contactant la famille, laquelle est très vite entrée en contact avec ma mère pour savoir où il avait été hospitalisé.
Et tout cela me fait chaud au coeur. Les élans de solidarité gratuite ça cimente les relations. Et dans un HLM, pour y avoir vécu plus de 20 ans, je sais que cette socialisation et importante et nécessaire, tout le monde est plus ou moins dans la dèche. Et dans mon quartier, plus cossu aujourd’hui, malgré quelques tentatives intéressantes c’est plutôt morne socialement parlant. C’est très dommage.