Rien de neuf sous la neige

Je suis particulièrement silencieux ces jours-ci. Pourtant, il en va des comptoirs de cybercafé comme des comptoirs de bar . C’est un lieux où le tenancier en entend de toutes les couleurs, c’est riche en confessions, en anecdotes cocasses et en reflexions naïves (voire stupides). Heureusement il y a aussi de charmantes rencontres, des discussions qu’on aimerait poursuivre ailleurs, de sympathiques visages et des accents étrangers toujours étonnants, tant par leur diversité que par le charme qu’ils ajoutent à ces gens dont le parcours personnel nous intéresse déjà . Or, il y a pas mal de québécois à Grenoble. A moins qu’ils ne se donnent tous rendez-vous dans mon cybercafé. Toujours est-il que c’est avec délice que je papotte avec ces lointains francophones juste pour le plaisir d’entendre leur accent si singulier. Une petite madeleine qui m’est chère.
A côté de cela il y a quelques autochtones qui valent le détour. Comme ce client qui hésitait il y a deux semaines devant le vaste choix de café que nous proposons (Palazzo, Max Havelaar, Ethiopie, Inde, Costa Rica, Brésil). Il réfléchit longtemps, puis son visage s’éclaira :
Je ne sais pas si c’est parce que j’ai éclaté de rire, toujours est-il qu’il me regarda bizarrement ensuite. Les clients commandent ce qu’ils veulent après tout, je m’en fiche, mais la raison évoquée comme décisive pour son choix restait franchement naïve. Je n’ai pas réduit ses rêves à néant en lui précisant que notre café était torrefié à Chambéry, et qu’il ne portait d’Inde que le nom, que les victimes du Tsunami ne receveraient rien parce qu’il avait choisi ce café, et que de toute façon son calcul était ridicule. Mais après tout, si un petit café lui donne bonne conscience, grand bien lui fasse.
A côté de cela il y a des clients qui entrent au cybercafé avec des rêves plein la tête. Ils auront sans doute regardé une émission de télévision, ou surpris la discussion d’amis sans en saisir intégralement le contenu. Puis il arrivent ici, avec des demandes précises (jaime ça) :
Lui : …
Moi : Que puis-je faire pour vous ?
Lui : heuuu… (sort les mains de ses poches)
Moi : (regard interrogateur)
Lui : (enlève ses écouteurs, extirpe la clef USB qui fait office de lecteur MP3 de son manteau)
Moi : …
Lui : Je voudrais copier de la musique dessus (en me montrant la clef USB).
Moi : Facile, vous insérez votre clef USB dans une prise USB et la suite est assez simple. Je peux vous montrer comment procéder si vous voulez ?
Lui : Heuuu… Ouais.
(on s’installe devant un ordinateur, j’insère la clef dans l’appareil, j’ouvre son support dans le bureau)
Moi : Et votre musique est où ?
Lui : (interrogateur) Ben je sais pas ? On la trouve où ?
Moi : (sentant venir le coup) Vous m’avez dit vouloir mettre de la musique sur votre clef USB, non ? Cette musique vous l’avez sur un CD ?
Lui : Ben non, y’en a pas sur les ordinateurs ?
Moi : (esquissant un sourire) Pas vraiment, non…
Lui : Ben je fais comment ?
Moi : Je ne sais pas trop, si vous n’avez pas de musique avec vous, il va falloir chercher ça sur Internet.
Lui : Ouais, c’est ce que je voulais faire !
Moi : Ha d’accord. Vous savez sur quel site trouver votre musique ?
Lui : Non, j’y connais rien.
Moi : (inutile de le préciser, ça saute aux yeux) (Ayant un doute) Je vous propose iTunes Store pour acheter de la musique, c’est assez bien fait.
Lui : Mais je veux pas payer !
Moi : Alors vous voulez télécharger des MP3 sans payer ? (mais c’est illégal gredin, ne te l’a t-on pas déjà dit ?)
Lui: ben ouais !
Moi : Vous comprendrez que je ne peux pas vous aider à dénicher puis à installer un logiciel pour télécharger des MP3 sans payer. Vous savez aussi bien que moi que c’est illégal. Vous pouvez néanmoins utiliser nos ordinateurs pour le faire, on a aucun droit de vous en empêcher.
Généralement, j’indique aux clients quelques sites Internet qui parlent des divers moyens pas toujours légaux pour arriver à leur fin. Il y a quelque chose de très ambigu dans la loi française à ce sujet (dans l’article L34-1 en tout cas). Les cybercafés ne peuvent être tenus responsables des activités de leurs internautes. Par contre, chaque internaute est responsable de ce qu’il fait sur Internet. En gros, je peux conseiller, mais il ne faut pas que j’y participe. Je préfère ne rien conseiller à ce stade là . Pas pour me mettre à l’abri de la loi, je doute qu’on vienne m’inquiéter pour si peu, mais plutôt par réflexe protecteur : “on a que ce qu’on mérite”. En tout cas, appliqué au piratage de MP3 ce raisonnement reste valable. Après tout, s’acheter un lecteur MP3 USB sans comprendre comment mettre de la musique dessus relève d’une bétise crasse que la simple lecture du manuel aurait su effacer. A moins que ledit lecteur MP3 ne soit tombé d’un camion…


