Je ne sais plus écrire…

Sans ordinateur (email, chat, MSN, etc.), et si l’on ne compte pas le téléphone qui ne se prête pas à tout type de communication, il nous reste les bonnes vieilles feuilles blanches, les stylos qui glissent bien, les enveloppes et les timbres précieusement choisis si l’on souhaite communiquer avec ses semblables. N’ayant pas eu trop le choix ces derniers temps, je me suis donc volontiers prêté à l’exercice. Je connais encore des gens qui n’ont pas d’email (ma génération n’est pas très éduquée informatiquement), et je me vois mal leur téléphoner pour leur annoncer des nouvelles insignifiantes, parler de ce que je deviens, m’enquérir de la santé du petit dernier (c’est aussi un fait de ma génération, ils enfantent à tout va en ce moment !), etc. Or, je ne pourrais pas faire cela au téléphone. Le temps que je suis prêt à consacrer à ce genre de discussion bienveillante ne correspond pas avec ce média. Si j’ai du temps pour poser mes questions, je n’en ai pas obligatoirement pour entendre les réponses, parfois longues à venir, ni les digressions inévitables. Et c’est une bénédiction d’écrire un bon vieux courrier postal dans ces moments là .
Tout d’abord, pas de réponse immédiate, je peux retourner à mes activités. Et quand bien même on me répondrait, personne ne resterait pendu à sa boîte à lettres espérant une réponse immédiate. Il y a dans ces correspondances épistolaires tout un plaisir lié à la fois à l’attente et à l’écriture. J’éprouve en ce qui me concerne tout autant de plaisir à recevoir une lettre qu’à la concevoir.
Or, c’est précisément parce que je ne pouvais avoir recours qu’au courrier postal pour correspondre avec mes proches que j’ai entrepris de leur écrire. Et j’ai réalisé que je n’écrivais plus à personne. Ça m’a frappé dès lors que j’ai cherché un bon stylo sur ma table. J’ai poussé mes recherches dans le reste de la maison, en vain. J’ai alors décidé d’acheter un stylo de calligraphie pour m’y remettre. Naturellement, je me suis tourné vers les stylos encre de mon enfance. Le petit stylo-feutre est certes très pratique, mais ça ne participe pas au folklore… J’ai cherché un Rotring Artpen pointe B et j’en ai trouvé, mais à un prix prohibitif (19,90 € !). C’était le stylo de mon adolescence, il n’a rendu l’âme que le jour où j’ai cessé de m’en servir, c’est à dire peu de temps après mon arrivée à l’université. Je l’ai encore aujourd’hui et en l’observant de près on peut y lire l’effort de mes doigts sur la plume, l’attaque de mes ongles sur la hampe. Bref, aujourd’hui ce regretté stylo est extrêmement difficile à trouver à des prix abordables. Armé d’un concurrent, j’ai entamé ma reconversion au courrier postal.
Tout n’a pas été facile. Déjà , il est très difficile de tenir un stylo de calligraphie quand on n’en a plus l’habitude. La plume accroche le papier ou se plante carrément dedans. Et puis il y a toute cette coordination d’enchaînement des lettres que j’ai découvert avoir oublié ! De plus, il n’est pas étrange de constater que je tape un courrier trois à cinq fois plus vite avec mes dix doigts qu’en grattant avec deux doigts… Il y a donc une régression évidente de l’efficacité de l’effort. Tant mieux après tout, car il faut songer à ce que l’on écrit. On n’efface pas de l’encre de Chine. On caviarde son texte ou on le réécrit… Il m’a fallu de plus m’appliquer, car le plaisir de la lecture est directement proportionnel à l’effort fourni dans la graphie de la lettre. Déjà qu’au départ je ne suis pas très agréable à lire…
Tout cela m’a donné l’occasion de ressortir aussi ma cire et le tampon portant l’initiale familiale. Un héritage de mon grand-père paternel. Ça rajoute un indubitable cachet (sans jeu de mots). La règle veut que La Poste soit obligée de transmettre votre courrier sans briser le cachet, preuve qu’il n’a été ouvert par personne. Et aussi curieux que ça puisse paraître compte tenu du traitement mécanisé du courrier, ils ne l’ont jamais fait à ma connaissance.
Bref, je réapprends à écrire, ne soyez donc pas surpris de constater à l’avenir la présence potentielle d’une lettre cachetée dans votre boîte à lettres, je suis simplement pris d’une pulsion folklorique qui me pousse vers les dialogues par procurations des échanges épistolaires. Après bien des années passées dans le “maintenant” et le “tout de suite”, j’impose un nouveau rythme à ce qui m’entoure.