Quand il faut empaqueter tout son passé
Mes parents ont emménagé à l’adresse que je leur ai toujours connue peu de temps après ma naissance. De ce fait, j’ai toujours eu une chambre au domicile de mes parents qui a servi après mon départ de bureau ou de chambre de dépannage. J’y ai toujours laissé ce que je ne voulais pas emporter avec moi quand je devais quitter Grenoble pour le sud, le nord ou l’étranger. Année après année j’ai épinglé au mur des photos, des cartes, des post-its et laissé sur chaque étagère des souvenirs, des trophées, et les témoins d’expériences avortées. Chaque objet a son histoire et me ramène quelques années en arrière, me remémore mes copains de classe d’alors, m’invite à me souvenir quel était la mode vestimentaire que je suivais, comment j’étais coiffé, etc. Plus qu’une chambre, plus qu’un bureau, c’est un concentré de moi, un résumé de Romain qui tient dans 30m3.
Le plus terrible, c’est de faire des choix dans ce que l’on va garder et ce que l’on va jeter. Tout peut resservir un jour, tout mon bordel accumulé n’a pas fini à la poubelle depuis toutes ces années pour de bonnes raisons. Il y a des raisons meilleures que d’autres pour s’aider à faire un choix, comme la valeur sentimentale, vénale, l’utilité, le faible encombrement, ainsi qu’une foultitude de priorités distinctes que chacun ordonne selon son instinct, selon sa sensibilité. Pour un ex-muséologue, je trouve cet exercice difficile. Je suis capable d’ordonner, de classer, de trouver un dénominateur commun, une certaine logique rationnelle qui lie ces artéfacts entre eux, mais par excès de conservatisme certainement, peu finissent à la poubelle.
Quand je fais cet exercice dans ma propre chambre, pour mon propre compte, je trouve cela souvent cornélien. Quand je dois faire le même exercice dans les affaires des autres, mes parents en l’occurrence, curieusement, je trouve cela plus facile. Je ne connais pas tous ces gens sur les photos, toutes ces notes écrites ne m’évoquent rien, ces livres sur les étagères ne me rappellent rien que l’histoire qu’ils suggèrent, tous ces bibelots accumulés ne sont pas imprimés dans mes souvenirs. Je ne retrouve le souvenir de mes deux parents que dans des objets du quotidien, des choses en apparence banales : une théière, un sucrier, un plateau, une lampe… Je retrouve même d’horribles cadeaux que j’avais solennellement confiés à mes parents à l’occasion d’un anniversaire ou plus probablement à Noël, fruit de mon esprit créatif d’alors. Ils les avaient sans doute gardés, car ils trouvaient mon geste touchant, mes efforts méritoires. Aujourd’hui, je regarde ces objets et je n’y vois que des babioles sans intérêt. Avec mes yeux d’adulte, mon esprit détaché de tout sentimentalisme, j’ai même un peu peur de ma réaction si j’ai des enfants un jour et qu’ils sont d’aussi mauvais artistes que moi. Devrais-je tout garder jusqu’à ma mort ? C’est ce qu’ont fait mes parents en tout cas.
Je n’ai pas terminé de mettre en carton tous les livres, je n’ai commencé que les romans policiers, ce qui me paraissait le plus facile, j’ai déjà près de 20 cartons contenant pas loin de 1500 ouvrages. Chaque livre est inventorié à l’aide de Delicious Library (OS X uniquement… Sinon il y a BiblioteQ qui est open source), je veille à ce que mon inventaire contienne à minima le titre, l’auteur, la collection, le nombre de pages, l’année de parution de chaque ouvrage. C’est un travail de moine qu’avaient commencé mes parents sur de petites fiches cartonnées, anticipant sur les innombrables demandes de prêts sollicitées par les amis-es de la famille. La maison a toujours été réputée pour être une véritable bibliothèque, chaque livre étant classé selon son thème, par ordre alphabétique d’auteur. Je ne fais que poursuivre leurs efforts, avec des moyens modernes, à l’aide d’une webcam qui fait office de lecteur de code-barre et d’un logiciel qui rapatrie les informations prises sur des bases de données internationales. Tout va plus vite fort heureusement. Quand j’en aurais terminé avec ces romans policiers, il faudra s’occuper des romans littéraires français, étrangers, des essais politiques, sociologiques, scientifiques, des encyclopédies, de la partie sur les religions, l’histoire, l’art, etc. Sans doute aurais-je au final autant de cartons qu’il ne faut de briques pour construire une maison… L’essentiel sera vendu, je garderai le reste pour ne pas oublier mon passé.