Y’a pas d’âge pour commencer !
J’ai le sentiment que la jeunesse ce n’est pas tant cette vaste et indéfinie période de la vie située entre l’enfance et la maturité, mais bien plutôt ces décisions que l’on prend et qui surprennent notre entourage qui n’en ferait pas tant s’il avait (encore) notre âge.
Dans ce registre, ma mère a exprimé un désir qui m’a laissé la bouche ouverte de surprise pendant un bon moment. À l’âge canonique de … non, je ne vais pas faire ça, je dirais juste qu’elle est née en 1933 et vous ferez le calcul si cela vous chante (et ouais, c’est les vacances peut-être, mais ce n’est pas une raison pour ne plus rien faire du tout…). Bref, avec une ostéoporose en rapport avec toutes les bougies qu’elle souffle sur son gâteau d’anniversaire, elle voulait que je la conduise dans le sud, chez un de ses frères, … en moto.
La surprise passée, j’ai posé comme préalable, une petite ballade (voire plus) pour qu’elle juge si elle était capable de tenir les quelques 300km de virages couchés, de dépassements serrés, d’accélérations brusques, de pointes de vitesses (je roule pépère par rapport à la plupart des motard(e)s…) qui la séparent de son domicile à sa destination. Et aujourd’hui, c’était le grand jour. J’ai déjà pas mal pouffé en la voyant essayer de se glisser dans le casque, se plaindre qu’il n’y avait pas de place pour ses grandes oreilles, râler qu’elle étouffait derrière la visière fermée, puis remarquer la mine étonnée que « c’est lourd un casque« …
Imaginez une septuagénaire désemparée qui essaye de grimper sur un cheval et vous aurez une vision assez exacte de la scène quand elle a tenté de monter sur la moto. Par contre, c’est quand elle a voulu en descendre que j’ai franchement rigolé. Je n’ai pas eu le temps de lui expliquer qu’elle avait déjà un pied par terre, l’autre suspendu sur la selle, bien décidé à y rester, ma mère faisant un grand écart et tentant d’attraper le pied récalcitrant, marmonnant je ne sais quelle insanité que je ne pouvais heureusement percevoir derrière mon casque, et voyant arriver l’instant où le pied allait finalement venir en emportant tout le reste de sa personne au sol… Après bien des acrobaties dont je ne la savais pas capable, j’en ressortais avec deux certitudes :
- Ma mère est plus souple que moi.
- Je vais regretter longtemps de ne pas avoir filmé cet instant
Pendant la ballade, j’ai redécouvert que ma mère avait peur de la vitesse, peur des autres voitures et peur dans les virages. Peu importe, elle a ceint ma taille de toutes ses forces, exprimant quelques fois bruyamment dans mes oreilles sa terreur de l’instant. Après trente minutes d’une charmante promenade sur les hauteurs de la ville où je n’étais jamais allé auparavant, je la déposais à nouveau sur le sol dans son quartier, ankylosée, tremblotante mais heureuse.
Ses impressions sont ambigües. Elle se plaint de douleurs dans le dos tout en ayant conscience que sa crispation en est probablement la cause première, elle sent pourtant qu’au fil du trajet elle a pris confiance, et souhaite qu’il y ait une autre fois avant de tenter une étape plus longue. Bref, il n’est jamais trop tard pour se mettre à la moto (en tant que passager en tout cas) et je suis fier de ma mère d’avoir eu cette initiative.
Tous les motards devraient rouler avec leur mère dans le dos au moins une fois pour repenser la manière de laquelle ils conduisent.